
Canadian Journal for Traditional Music (1992)
Ile de la Réunion: musiques et identité
L'Ile de la Reunion est un département français outre-mer situé dans i'Océan Indien, a i'est de Madagascar. Elle forme avec les lies Maurice et Rodrigue l'archipel des Mascareignes, et partage avec elles un ensemble de traits sociaux et culturels. lie volcanique de dimension restreinte (2512 km2), elle offre une grande diversité géographique et climatique. Son relief particulièrement tourmenté est occupé par plusieurs massifs montagneux creusés par trois énormes cirques.1 Le climat est tropical bien qu'il coexiste en fonction du relief, une multitude de climats, variant de tropical sec, méditerranéen, a tempéré et humide.
Les habitants, au nombre d'environ 518 000, sont répartis dans des villes de petite et moyenne importances, dans de petits villages et hameaux disséminés dans les Hauts,2 et d'accès difficiie. La composition de cette population largement métissée, est considérée comme un des aspects les plus particuliers de l'lle. Les groupes ethniques significatifs se répartissent en gros de cette façon (Thibault et Waserhole 1982):3 On compte environ 180 000 Métis descendant principalement des Africains, des Européens et des Indiens. 120 000 Malabars ou Tamouls majoritairement originaires du sud de l'Inde (Malbars).4 100 000 Blancs sont nés au pays. Ils sont séparés en deux groupes: les Gros Blancs (Gro-Blans) qui forment les quelques familles possédantes de l'lle, et les Petits Blancs (Ti-B lans ou Yabs). On compte aussi 40 000 Cafres (Kafs) descendants des esclaves noirs venus de Madagascar puis de la côte orientale africaine, 15 000 Chinois originaires de Canton pour la plupart et 10000 Zarabs, Indiens musulmans du Gujerat. La population se compose aussi de 10000 Français métropolitains instaiiés a la Reunion depuis la départementalisation. On les appelle les Zoreils.
Les chercheurs Thibault et Waserhole (ibid.: 16) ont bien décrit cette caractéristique sociale a la Reunion qui consiste selon eux <<en une intrication de groupes ethniques disparates qui n'a pas donné naissance a une société polyculturelle mais a une interpénétration culturelle entre les différentes ethnies. Chaque groupe ne garde de sa culture que quelques modèles culturels spécifiques, d'autant plus nombreux et prégnants que le groupe est restreint, d'arrivée récente, socialement valorisé et très religieux>>. Il s'est constitué toutefois a la Reunion, une culture typique bien qu'hétérogane, a partir d'individus qui ayant perdu leurs repères culturels se sont fondus en une interculture. Cette interculture s'illustre entre autres par des modes de vie communs, par be creole, langue partagée par tous les Réunionnais.
Connue des navigateurs au debut du XVIe siècle, l'lle restera inhabitée jusqu'en 1646, date a laquelle les premiers colons vinrent s'installer après la prise de possession de l'lle par la Compagnie Française de l'Orient fondée par Richelieu. Ce n'est qu'en 1665 que commence véritablement la colonisation de l'Ile. Les premiers colons accompagnés d'esclaves Malgaches s'installent sur ce qu'on appelle l'Ile Bourbon, vivant de cueillette, de pêche et de chasse, ne produisant que bes denrées nécessaires a leur alimentation et a l'approvisionnement des navires de passage. En 1715, la Compagnie de Indes qui avait tous les monopoles d'achat et de vente decide d'impbanter sur l'lbe la culture du café. Elle se charge d'augmenter le peuplement de l'lle en colons et surtout en esciaves car l'exploitation de cette denrée ne devenait rentable que par l'utilisation d'une main d'oeuvre a bon marché. C'est a partir de ce moment que débute l'arrivée massive d'esclaves, principalement des Malgaches. Après l'échec de la culture du café, l'Ibe se tourne vers les cultures vivrières. Un fait sociologique primordial prend naissance a partir de la deuxième moitié du XVIIIe siècle: la prolétarisation d'une fraction croissante de la population blanche de l'lle, qui est une caractéristique propre a la Reunion.
L'lle sera occupée par les anglais en 1810 puis rétrocédée a la France quatre ans plus tard. C'est la pèriode de l'exploitation intensive de la canne a sucre et des prémisses de b'abobition de l'esclavage qui après plusieurs tentatives infructueuses, se realise enfin en 1848. Entre temps, des convois illégaux continueront d' amener a la Reunion des Africains et des Malgaches pour y travailler comme esclaves, malgré les interdictions. Ces esclaves viendront de partout: Afrique de l'est mais aussi de l'ouest, Nouvelle Guinée, Java, Zanzibar, Madagascar. Après l'abolition effective, la plupart des affranchis refuseront de travailler dans les champs, obligeant les planteurs a se tourner vers d'autres sources de main-d'oeuvre. C'est la grande période de i'engagement oü l'on verra des milliers d'Indiens originaires de i'Inde du sud, arriver a La Reunion, contrat en main, pour travailler dans les plantations. Mise en difficubté par la concurrence des lles des Antilles, la culture de la canne a sucre ne peut plus a elle seule subvenir aux exigences économiques de l'Ile, qui doit encore une fois se tourner vers d'autres solutions. Apartir de 1860, deux groupes débarquent ala Reunion: les Chinois, et les Indiens musulmans, les Zarabs.
Même si une certaine prospérité apparait a l'heure de la premiere guerre mondiale, au terme de la deuxième, l'lle sera complètement ruinée. Cette situation amènera des groupements politiques a souhaiter pour l'ensemble de la population, b'intégration totale a la France, qui prendra la forme d'une transformation du statut de colonie a celui de département en 1949. De cette histoire résumée, un point important est a relever: Totalement inhabitée a l'arrivée des Français, l'lle a vu sa population devenir tantôt majoritairement blanche, puis noire et métissée, pour être ensuite transformée par l'arrivée massive d'Indiens qui occupent maintenant une place prépondérante dans la société. Aucun groupe ne peut donc se prétendre autochtone et revendiquer le statut d'habitantlégitime de l'lle. Toutefois, cette quête de légitimité fait partie intégrante des revendications identitaires qui sont effectuées dans un contexte social imprégné des relations antagonistes engendrées par la société de plantation øü a dominé la relation maltre-esclave, bbanc-noir.
Dans la quête de l'identité, manifeste aujourd'hui, il est donc difficile pour certains, de s'attribuer une identité réunionnaise alors que cette mê me identité est partagée par ceux qui sont a l'origine justement de leur déracinement et de leur asservissement (de celui de leurs ancêtres). Voiba pourquoi des groupes se tournent vers leur culture d'origine—parfois maladroitement—pour y trouver des références identitaires plus valorisantes Malgré la revendication face a la métropole d'une identité typiquement réunionnaise, ceble-ci est loin d'en avoir réconcibié ses différentes composantes, qui continuent de s'affronter sur plusieurs terrains dont celui de la culture.
L'ethnologue Jean Benoist dans un livre sur ba société réunionnaise, illustre bien l'ambiguIté née du brassage de la population, qui conduit parfois les individus a adopter des comportements face a leur identité. Concernant l'alignement ethnique il dit qu' <<il ne s'agit pas de l'assignation simple, claire et irrevocable a un groupe ethnique, et a un seul. Mais bien plutôt, au carrefour de la filiation, de l'alliance et du choix personnel de l'accent mis sur telle ou telbe orientation préférentielle>> (1973: 51).
Malgré le fait que des groupes puissent s'affronter sur be terrain de l'identité, il ne faut pas mettre de côté la notion de métissage tant ebbe est présente partout, dans bes traits de culture, les modes de vie et surtout dans les discours des gens. C'est un ébément décisif dans la construction de la cubture réunionnaise et de ba representation que b'on a de cette culture. lb n'en reste pas moms que concept ambigu des be depart, le métissage est difficilement mesurable, notion fluide qui prête a toutes sortes d'interprétations. On le voit tantôt exagéré dans des images idéales de l'Ile, tantôt atténué par certaines quêtes de pureté culturelle. On pourrait dire que la quête de b'identité a la Reunion passe par un va-et-vient entre le désir d'appartenir a une même communauté, la société creole, et un besoin d'identifier des traits culturebs typique hérités de la culture d'origine.
Certaines strategies sont donc utibisées par des groupes d'individus lorsque vient le temps de determiner b'origine de certains traits culturels. Cette recherche de l'origine se confond dans les ambiguItés identitaires où peuvent s'exprimer pbusieurs albégeances, qu'elbes soient ethniques ou pobitiques. On verra de quebbe manière cette situation se réflète dans la façon dont bes gens vivent ba musique.
Les recherches sur la musique de la Reunion sont embryonnaires. Quelques theses sont en route, très peu d'ouvrages sont publiés sinon celui de Jean Pierre LaSèlve (1984). Mentionnons entres autres, les recherches en cours de Monique Desroches, professeure a la faculté de musique de l'Université de Montréal, sur les musiques indiennes a la Reunion. Bien que la palette musicale a la Reunion soit aussi riche que sa diversité ethnique, nous nous attacherons ici au sega et au maloya, genres musicaux qui dominent ia scene musicale publique réunionnaise.
Musiques d'origine, ces deux styles sont néanmoins toujours vivants, renouvelés sans cesse, et participant a la creation du phénomène musical actuel. Bien qu'aujourd'hui ces musiques soient facilement identifiables et correspondent a des esthétiques différentes et reconnaissables, tout devient plus flou lorsqu'on se penche sur leur passé, que l'on essaie de suivre leur développement et de retracer leurs origines. Ii est aussi très difficile d'en donner une definition exacte puisqu'ils ne réfèrent pas a une seule réalité mais bien au contraire, a des ensembles de phénomènes. Par exemple, be sega qui désigne actuellement une multitude de formes musicales—offrant tout de même une certaine homogénéité par l'utilisation de paramètres communs —, n'a pas toujours au fil des temps désigné les mémes types musicaux. Il y a eu glissement de sens au niveau diachronique cause par l'évolution du genre, et correspondance a des réalités multiples au niveau synchronique. Même si l'on peut trouver un continuum entre ce que désignait le sega historiquement et ceiui que l'on entend dans les stations de radio aujourd'hui, c'est sa forme ouverte et permeable au changement qui rend impossible la fixation définitivement de ce qu'il représente.
Le maloya n'échappe pas non plus a cette tendance a designer plus d'une réalité. Il est a ba fois un genre traditionnel festif, une musique rituelle, une danse, une joute parlée. Il désigne aussi be nouveau courant de musique qu'on appelle le maloya électrique. Mais pius fascinant encore, est la derivation des deux termes sega et maloya, qui de réalités musicales fluctuantes, sont passes a la designation d'un phénomène beaucoup moms palpable mais néanmoins significatif, celui d'une <<mentalité>>, d'un <<esprit>>. Faire du maloya ou du sega, c'est non seulement jouer une musique mais c'est be faire dans un certain esprit. Il n'est pas exagéré de dire qu'il y a l'esprit maloya et l'esprit sega qui reflètent des attitudes différentes souvent opposées, issues d'aliégeances différentes.
Selon les témoignages tires des récits d'époque, be sega désignait autrefois un phénomène musical et dansé appartenant a la communauté des esclaves et probablement issu d'une fusion des styles africains et maigaches. Le mot sega, tsiega ou tchéga d'origine africaine, voudrait dire selon be iinguiste Robert Chaudenson, relever, retrousser ses habits, geste de danseuses qui se retrouve sous des formes différentes dans tous les ségas de l'Océan Indien (1981).
Il existe plusieurs descriptions de cette musique dans des écrits de l'époque que Jean Pierre LaSèlve cite dans son ouvrage. L'une d'entre elies faite par Mailiard dans un livre écrit en 1862: <<L'orchestre prelude par quelques coups de tambour; ia chef redit plusieurs fois be commencement de l'air qu'on doit chanter; les autres instrumentistes frappent aussi sur leur tambour comme pour prendre l'accord. Hommes et femmes s'aiignent en chantonnant et marquant la mesure des pieds, du corps et de la tête. Peu-a-peu l'orchestre prend de la force; chanteurs et chanteuses divisés en piusieurs groupes, ayant commence a chanter séparément mêlent leurs voix Alors un danseur entre dans be cercie, et par ies poses les plus lascives invite une danseuse a entrer dans l'arène ....>> (LaSèlve 1984: 49).
Un voyageur du nom Freycinet fait en 1817 une description de ce sega primitif: <<On peut comparerle <<chega>> a un petit drame. Au milieu d'un cercle nombreux et au son du <<tam-tam>>, s'éiance un noir et une négresse. Leur premiers pas sont lents; us marchent l'un vers l'autre, us s'observent, tournent successivement sur eux-mêmes. Bientôt leurs regards s'animent, leurs mouvements sont ala fois plus rapides et pius tendres, et, tous deux, par degrés, finissent par arriver a un état d'ivresse amoureuse dont les spectateurs blancs ies moms chastes ne peuvent manquer d'être blesses>> (ibid.: 48).
Cette description correspondrait aux danses que l'on retrouve dans tout l'Océan Indien appelé sega ravanne a Maurice, sega tambour a Rodrigue, moutia aux Seychelles. Une precision doit être apportée au sujet de la terminologie, pour éviter toute confusion entre le sega et be maloya. Le sega ou tchéga tel que décrit dans les documents anciens, correspond a ce que l'on nomme aujourd'hui maloya, qui serait l'héritier de ce genre musical essentieliement rythmique joué par un ensemble de percussions et auquel s'ajoute des danseurs. Quant au terme sega il est utilisé aujourd'hui pour décrire une musique métissée puisque née de la rencontre entre des rythmes africains et de la musique de danse europé enne, be quadrille dont ii serait une sorte de version créolisée.5
Le quadrille pour diverses raisons aurait eu énormément de succès a ia Reunion et dans les autres lles de l'archipel. Largement diffuse jusque dans les couches popuiaires, c'est a ce moment qu'il se serait métissé avec des rythmes populaires des habitants. <<Le quadrille va, dans tous les milieux, se caractériser par la conjugaison du rythme d'origine africaine du sega légérement accé léré par rapport a son modèle, des instruments européens et des airs de <<morceau quadrille>> de composition locale qu'on peut appeler aussi <<ségas>> mais qui seront toujours joyeux et de tonalité majeure>> (LaSèlve 1984: 84).
A partir de là, le sega ne cessera de se moderniser absorbant toutes les nouveautés musicales de métropoie. Si le sega quadrille disparait vers la deuxième guerre, c'est qu'il sera transformé par l'arrivée des nouveiles danses de l'heure. On remplacera les instruments traditionnels par les instruments d'orchestres modernes. On remplace, par exemple, i'accordéon diatonique par be chromatique, le soutien rythmique est assure par une batterie complete, on introduit des guitares et des cuivres. On passera donc, toujours avec ce rythme du sega, du folklore a la variété. Aujourd'hui be sega continue a être un des genres les plus populaires ayant la faculté de s'adapter a toutes les modes.
Le maloya, musique des esciaves réunionnais, resta longtemps a l'écart de la scene publique, joué dans les camps de travail lors de fetes privées. Considéré indésirabie par la société bien pensante, probablement interdit, ii fut néanmoins préservé dans les familles, jouant un role dans des rituels appelés service malgache ou service kabare. Dans les années 60, le maloya ressurgit, porte par une vague de revendication et supporté par le parti communiste local, qui en fait son cheval de bataiiie. Ressorti du fait noir, ii devient alors l'expression des jeunes, de ceux qui contestent le système. Concemant l'utilisation politique du maloya, Chaudenson écrit: <<Si ie sega primitif était par definition l'apanage des Noirs, on considére le maloya comme la musique de classe, non pius comme musique de race, postulant que la forme d'expression des seuls prolétaires noirs de jadis peut exprimer les revendications de tous les prolétaires d'aujourd'hui>> (Chaudenson 1981).
La musique occupe aujourd'hui une place prépondérante dans be paysage cubturel mais aussi social et politique réunionnais. Au moment oü s'éveillait une conscience et ia revendication d'une identité propre, naissait une multitude de groupes musicaux qui, alliant be repertoire traditionnel avec les tendances modernes popuiaires, créaient un genre nouveau, susceptible de mettre ia Reunion sur la carte mondiale des musiques world.
Cette nouvelle musique est issue de la redécouverte ou plutOt de la re-appropriation par lesjeunes du maloya. Mélange avec des musiques venues d'aiileurs, s'adaptant surtout a cause de sa rythmique ternaire, aux musiques de jazz, jazz rock, africaines, reggae et folk, ce maloya electrifié a suscité de nouvelies avenues musicales. Depuis quelques années, on assiste donc a la Reunion, a l'éclosion d'un formidable mouvement musical. Si celui-ci n'est pas toujours très bien maltrisé, ii reste néanmoins un lieu de créativité auquei beaucoup dejeunes voudraient participer. Il est be vecteur le plus important de ia culture creole, celie des jeunes surtout, qui ont pris la parole oü s'exprime iibrement ia iangue creole et pas seulement pour faire rire.
S'intéresser a la musique réunionnaise c'est entrer au coeur des enjeux sociaux de l'lle mal réconciliée avec son passé douloureux d'une société fondée sur l'esciavage et le colonialisme. Dévalorisée constamment par des modèles extérieurs qui prennent be pas sur les modes de vie locaux, ia Reunion a vu ia modemité s'abattre sur elle avant qu'elle n'ait réussit a solidifier une culture deja avalée par ies nouveautés attirantes de ia métropole. Toujours fragilisée par les inégalités jamais résolues, par les conflits de classe et ethniques qui s'enchevêtrent, la société réunionnaise est une fois de pius sommée de se réorganiser pour ne pas perdre ce qu'elle a.
Cette emergence musicale est une reaction vive de la part de ceux pour qui elle a un sens mais qui ironiquement, est favorisée par les modes métropolitaines et ses acteurs musicaux qui en quête d'exotisme et de sonorités nouvelles, s'intéressent soudainement a cette petite lie et a sa musique. Le regard favorable de l'Autre n'est pas sans jouer un rOle determinant dans l'éclosion de cette musique typique et militante, ce qui ne va pas sans contradiction. La musique, qui peut défendre parfois les idées les pius radicales, ne peut échapper a ce système dont les rênes sont tenus ailleurs et qui joue un rOle determinant dans ies processus même de la creation musicale et dans son organisation.
En fait, des que l'on s'intéresse a la musique de l'lle, on est frappé par le discours des gens concernant le sega et le maloya. Les deux produits musicaux sont presque touj ours dans les discours, mis en position antagoniste. Affirmer faire du maloya ou du sega, c'est ia plupart du temps, proclamer une identité sociale, une ailégeance politique et cuiturelle. La musique n'est donc ni innocente, ni seuiement divertissante. Elie tralne avec elle i'histoire de ia Reunion et ses avatars. Pour certains, be sega étant devenu au fil des siècles ia musique des esciavagistes, des coioniaiistes, des capitalistes etc., seul ie maloya, peut légitimement se prociamer vraie musique réunionnaise car étant issue des esclaves, elle ne porte pas en elle les traces et i'odieux des rapports de domination. Voila pourquoi, alors même que le sega est dansé par tous les réunionnais—noirs ou blancs— depuis des générations, un professeur dira a ia télé que be maloya est aujourd'hui la seuie musique capable—et autorisée pourrait-on ajouter— d'exprimer i'identité réunionnaise.
Puisque cette identité se construit contre l'omniprésence culturelle et économique d'une métropoie attirante et envahissante, elle trouve dans le maloya—musique considérée de façon mythique ou non, comme be chant de liberté—un moyen d'expression ideal, d'autant qu'il participe au courant populaire des black musiques. Faire du maloya c'est affirmer être du cOté des revendicateurs, de ceux qui contestent le système. Par extension, les tenants du sega sont vus comme des traitres accuses de faire du <<commercial>>, de se ranger du cOté de ceux qui acculturent la Reunion.
Bien que présentée ici de façon schématique et vécue a des degrés différents par les individus qui peuvent être soit des radicaux ou des personnes moms concernées par ces quereiles, il n'en demeure pas moms que la situation complexifie l'anaiyse de la vie musicale réunionnaise. Très souvent, be chercheur ne s'y retrouve pas dans le flot de discours qui parait parfois reiever d'une sorte de paranoia oü tous et chacun croient que seul l'Autre est supporté par les collectivités, et ceia parce que son style musical serait conforme aux visées poiitiques des élus. Cette situation lorsqu'elle s'exprime de façon extreme, crée donc une série de discours totalement contradictoires et presque mythologiques quant a l'origine des musiques. On assiste parfois a une appropriation de l'origine des musiques par des groupes qui tentent en méme temps d'amenuiser la responsabilité de l'autre dans le développement de cette même musique. Les trous noirs que corn-portent toutes connaissances concernant un évènement du passé sont ici vite remplis et récupérés a la faveur de ceux qui se croient du bon côté.
Notes
1. Nom donné aux cratères de volcans éteints.
2. Terme renvoyant aux installations concentrées en haute altitude, sur les versants des montagnes.
3. Les chiffres de Thibault et Waserhole date de 1975.
4. Le terme en italique correspond a l'appellation en creole réunionnais.
5. Pour comprendre les processus de créolisation voir Desroches 1991.
Bibliographie (Sommaire)
Benoist, Jean
1973 Un développement ambigu: Structure et changement de la société réunionnaise. Aix-en-Provence: Fondation pour la recherche et le développement dans l' Ocean Indien.
Chaudenson, Robert, coil.
1981 <<Musiques, chansons et danses.>> Encyclopédie de la Reunion. SaintDenis, La Reunion: Livres reunion France. 5.
Desroches, Monique
1991 <<La musique aux Antiiles>>. Encyclopédie des arts et traditions populaires auxAntillesfrancaises. Paris: Editions caribbéennes.
LaSèive, Jean Pierre
1984 Musiques traditionnelles de la Reunion. Aix-en-Provence: Fondation pour la recherche et le dé
veloppement dans l'Océan Indien, Institut de linguistique et d'anthropoiogie de ia Reunion.
Thibault, Evelyne et Franck Waserhole
1982 La violence a l'Ile de la Reunion: criminalité et interculture creole. These, Université scientifique et médicale de Grenoble, medicine et pharmacie.
Abstract:
Brigitte DesRosiers outlines the complex ethnographic history of Ile de la Reunion, a former French colony in the Indian Ocean. She focuses on two musical genres, the maloya and séga, detailing both their early histories and their current socio-political associations.
© Canadian Journal for Traditional Music